Ovide
Ovide, membre du site, nous fait partager ses émotions et son talent pour l'écriture.
à l'amour... inspiration
Je me passe la chanson en boucle.
C'est comme un truc lancinant qui t'effleure la peau. Une litanie qui te serre le coeur et t'emporte à travers le monde. Un truc qui te parle des choses que t'as vécu, un truc qui qui te parle des choses que t'aurais pu vivre, que t'as eu envie de vivre, un jour.
Y'a ces quelques phrases d'accordéon, en sourdine, qui résonnent comme un air argentin, mais c'en est pas un. Et puis le battement d'une boite à rythme, qui surprends chaque convulsion de ton coeur. « Croire aimer »... « ça se traduit par des larmes ».
Se croire plus grand que c'qu'on est vraiment et arracher de la terre les rêves qu'on fait. Arracher les rêves de ses mains, comme on s'arrache le coeur, les laisser filer entre ses doigts. Regarder une fille, elle est jolie! une presque femme... croire en son destin qui n'est pas le mien. Croire en son univers qui n'est déjà plus le mien. Violons...
Y'a des matins pas chers, quand on a fait le malin à se traîner dans les rues, entre deux courants d'air, à se croire plus fort que les autres et se trouver blême quand la nuit dévoile les traits de ton visage, fatigué, seul, sur un banc. Pourquoi tu me parles d'elle, encore.
Prendre la route pour soi... la route de la soie, retrouver les caravanes et se trouver à Paris, dans un bar, les coudes appuyés contre le zinc, finir un verre de blanc-cass', en red'mander un. Se sentir comme un marin, sans mer. Amer.
Te parler des copains, ceux qui y sont aller, se débarrasser du reste, ... et te découvrir enfin.
Te trouver enfin... miracle.
merci
C'est une idée qui m'a pris ce matin de retourner voir s'il y avait encore quelqu'un de l'autre côté d'une lucarne.
Tu te lèves, la tête dans le brouillard, les yeux collés dans l'espoir de garder encore un peu derrière les paupières le goût du rêve qui t'as accaparé toute la nuit, qu'il ne se dissipe pas trop vite dans les limbes du réveil.
Laissez moi encore cette part, un petit morceau, une miette...
L'odeur du café, l'odeur du miel et celle du beurre salé...
Un bruit dans la rue tire sa révérence et m'éveille enfin. De la terrasse d'où je contemple les toits de la ville, vers le fond s'étale la clarté bien trop forte du soleil dans la brume du matin et rend l'image trop floue.
Qu'est-ce qu'un homme? Qu'est-ce qu'une femme dans le cours de la vie? Ne pas succomber à..., ne pas se laisser submerger par... ne pas... Forger son présent de regrets et de questions insolubles dans le marc du café.
Une première cigarette allumée par habitude.
J'écrivais mieux dans un temps qui fut vain.
Écrire... J'écrivais par plaisir, égrainant les silences de pointillés sur des pages de moleskine; l'encre bleue-nuit ramenait le bonheur indicible de la regarder dormir et les mots limpides coulaient. Tout dans l'harmonie des contours de leur sonorité ajoutait à la fluidité de l'ensemble, comme une partition musicale, buleria de Grenade. J'aimais te regarder dormir, mais je dormais encore, ailleurs, dans d'autres bras, quand dans ce train de Madrid... Pourtant, ce n'était déjà plus avec toi... Ne pouvoir se pardonner de ne pas avoir été là.
Il faut un certain courage de n'être pas déçu quand ton texte revient vaincu. Toute l'importance que tu y as mise entachée d'une étude circonstanciée du niveau d'un documentaire animalier. Faut-il avoir un nom, avant d'avoir un titre sur une couverture de carton glacé exposé sur la gondole d'une librairie de super marché? et les mots qui t'appartenaient te sont ainsi retirés de la façon la plus mièvre dont tu penses qu'ils ne t'ont jamais appartenus, qu'ils ne t'appartiendront jamais.
Je n'écris plus... ça se ressent.
Les petits matins ressemblent tous à des lendemains, des dimanches qui s'éternisent, des routes que tu suis sans quitter la ligne blanche de ce regard qui était si bleu, autrefois. Délavés par les embruns, les tempêtes et les longues et lentes traversées.
Je pourrais avoir vingt ans, mais c'est déjà loin. J'aurais aimé te rencontrer lorsque tu avais vingt ans, toi. Mais alors..., tu serais peut-être passée sans m'adresser un regard. Mais je n'ai même pas fait attention à toi. Je t'aurais suivie dans la rue sans oser t'aborder. Je t'aurais trouvée belle, tu serais restée indifférente, ou simplement ne t'ai-je pas reconnue quand nous nous sommes abordés, cette première fois. Il y a dix ans, vingt ans, cent ans et même mille ans s'il l'avait fallu. Quelques centaines de visages parsèment patiemment mes souvenirs et j'aurais la certitude de t'y retrouver. J'aurais le bonheur de t'y trouver, à l'envie.
Je pourrais avoir cent ans, c'est encore loin. Nous avons toujours le temps de nous trouver.
Un type un peu particulier écrit des lettres dans un atelier où il ne tolère aucune ingérence parce que lui seul connaît la réponse à ses questions. Bon! Les gens ont parfois des attitudes étranges et plus les échanges sont favorisés, moins il semble que l'on offre la parole à cet autre que pourtant on espère de ses voeux, moins il semble qu'ils soient favorables. Après tout, s'il se sent moins seul...
Je préfère vivre au grand jour, si ce jour permet d'être moi et non ce que l'autre attend que je sois.
Écouter. Entendre. Apprendre. Et accueillir chacun avec bienveillance. Est-ce encore trop compliqué, trop difficile et le jugement n'intervient qu'avec la facilité de la hâte, de la peur, de l'incertitude du lendemain. "Je te rejette toi qui parle trop, j'ai déjà connu ça, tu m'exaspères." Pourquoi le verbe se fait-il si violent alors que ta solitude est si grande?
Mieux vaut encore se taire, regarder le monde comment il tourne, ne pas se dire que c'était mieux avant, mais tout faire pour qu'il tourne dans le bon sens. Garder le contact, hors de toute apparence.
En fin de compte on se retrouve toujours seul et ce n'est pas être solitaire qui pèse sur l'âme mais bien la solitude qui nous enferme à l'extérieur de l'autre.
J'ai bien compris ta musique toi qui me réponds et j'en suis heureux.
Si j'ai assez à attendre de moi, qu'attends-tu de moi? Qu'attendons-nous de nous? Un tiret entre le verbe et le sujet, une liaison, un passager; une éphémère vient griller ses ailes sur la flamme d'une lampe à huile et le monde s'en trouve soudain appauvri. Un peu comme l'histoire du papillon en Chine.
La Chine, c'est bien... celle de Malraux. L'Indochine de Duras, le désert de Bowles, ...
Et je te remercie toi que je ne connais pas parce que ton coeur a su prendre le temps de lire autre chose que l'apparence qu'il y a derrière quelques mots. Sourire! Je pense à toi. Je pense à vous, je pense que nous aurions pu parler jusqu'à perdre le fil de la conversation dans des choses un peu plus futiles et légères pour découvrir que l'on peut encore avoir le goût de la parole sans considérer qu'elle nous engage à quelque contrainte.
Aller. Cela suffit maintenant et j'ai bien peur de lasser le lecteur en monopolisant la page. Encore merci d'avoir pris le temps de lire ces quelques élucubrations pittoresques et désincarnées. Il fait beau, je crois que je vais aller marcher à ta rencontre.
©JO2007
présabsence
Je sors du boulot et je me dis que ça serait bien d'aller s'asseoir à la terrasse d'un café et regarder les gens passer, ou écouter les conversations à la table voisine, le plus discrètement possible en faisant mine de lire le journal de la veille. Et puis, j'ai rendez-vous et ça, ça ne se manque pas.
Au hasard et pour occuper l'espace, j'ai dispersé sur la petite table ronde en vrai marbre reconstitué et en vrac le strict nécessaire à l'exercice. Pour lister: mon paquet de cigarettes, mon briquet, quelques pièces de monnaie, un carnet qui me sert à prendre des notes parce que parfois on saisit une réplique qui mérite une attention particulière. Accessoire indispensable: mon téléphone portable.
Enfin, bon. Je suis là, tranquillement assis devant une bière que le serveur a déposée par habitude quand il m'a vu arriver, une cigarette qui se consume toute seule coincée entre l'index et le majeur pendant que je tourne les pages du quotidien et j'attends qu'elle arrive pour me raconter sa journée.
Elle s'est lovée dans le fauteuil en rotin, et je dis lovée parce qu'il n'y a pas d'autre mot pour présenter la manière toute subtile et bien à elle qu'elle a eu pour se glisser entre les deux accoudoirs, comme une feuille délicatement amenée par le vent, en lâchant un petit soupir qui en dit déjà long sur toutes ces choses excitantes que vivent les femmes durant leur journée. Elle a une mèche de cheveux brune qui lui tombe devant les yeux et qu'elle rajuste délicatement d'un geste lent, croise les jambes et son genou apparaît négligemment au dessus du bord de la table.
C'est à ce moment précis où son soupir finit qu'elle se met à parler. Elle me raconte sa journée, comme je m'y attendais et je suis plein d'attention et d'admiration devant la finesse et la multiplicité des détails, depuis l'instant où le réveil a sonné ce matin, un peu plus tôt que d'habitude, mais comme je ne connais pas encore toutes ses habitudes ça ne me renseigne pas vraiment sur la chose, jusqu'à il y a cinq minutes quand elle a cherché une place pour garer sa mini cooper recarrossée par volskwagen. À peine le temps de replier le journal, j'en ai appris des choses. À la fin de l'oracle je lui demande si elle a lu cet article sur le 11 septembre et qu'aujourd'hui le monde est cruel dès la première page. « Je ne lis pas, me répond-elle.
Bon, je comprends. Tout le monde n'a pas l'audace de lire un quotidien et c'est un exercice qui se perd. Et puis, parler de politique étrangère, j'avoue que j'aurais pu choisir un autre sujet de conversation pour l'entrée en matière d'un premier rendez-vous mais dis toi que je suis comme ça, j'aime connaître l'opinion des gens sur les sujets d'actualité. J'enchaîne avec un truc un peu plus léger, le dernier bouquin de JMG que j'ai terminé la veille au soir. « Non, t'as pas compris, je lis pas. » Je lis pas, je ne lis pas, ça veut pas dire grand chose pour moi... suivi d'une argumentation un peu à l'emporte pièce sur la lecture, les romans et leur inconsistance. Je lis pas, ça résonne comme un truc du genre, "je ne me lie pas." Déroutant. Je suis débouté et peut-être même sidéré. Je lis pas? Qu'est-ce que j'ai à dire sur ça, (antithèse) qu'est-ce que je pourrais ajouter? Immanquablement, je me fais sarcastique et là c'est la deuxième erreur de cette fin d'après midi dans la douceur du mois de septembre qui s'annonçait charmante au demeurant mais je me sens vraiment désappointé.
Je tente: « Voici »?, « Gala »? Non, non. Rien du tout. Qu'est-ce que tu penses qu'il me reste à dire. Gentiment tirer sa révérence, excuses moi je me suis trompé...
Bon, au delà de ça, s'extraire de la spirale de l'échec... ou l'art de trouver un sujet de discussion à partager. C'est vrai qu'elle était mignonne dans son petit chandail vert mais je n'étais pas venu pour le lui ôter.
À la vérité, en ce moment, j’ai beaucoup plus de plaisir à parler avec toi. Je n'ai aucune prétention à affirmer que je suis capable d’emmener une femme au-delà de sa convoitise sur le sujet qui suit, mais je ne pourrais pas faire l’amour à une femme s’il n’y a pas, avant, ce nécessaire besoin de séduction qui précède l’acte, ce temps réservé de la découverte, ces prémices à la complicité, ... à la tendresse tu diras tout à l’heure. L'égoïsme en amour est un poison.
Je préfère les courtisanes, les amantes ou les maîtresses à toutes celles qui se désirent mères des enfants qu’elles auront de vous et oublient dès lors qu’elles sont avant tout des femmes et celles là bien mieux les quelques unes qui nous consomment comme une capote usagée en pensant qu’elles ne font que se payer de la piètre représentation de ce que les hommes font aux femmes.
Lorsque deux personnes partagent plus que de l'amitié, il est normal et naturel qu'ils éprouvent le désir de sentir le corps de l'un contre celui de l'autre.
Je crois que l'amour est bien différent du sexe.
Le sexe tout seul ce n'est déjà plus de l'amour mais une relation purement physique où le plaisir prend un goût de fulgurance. La jouissance qui t'envahit te fait approcher d'une forme d'extase factice et te rend abattu quand elle n'est plus. Le truc qui te laisse marginal. Un peu comme le type qui picole tout seul dans son coin et augmente les doses à chaque fois parce que celle de la veille l'a encore plus déprimé que de penser que sa nana est partie et qu'il n'a plus de boulot.
Il n'y a rien de plus doux et de plus audacieux que de caresser le ventre de la personne qu'on aime, suivre les courbes de ses seins, de ses épaules, revenir effleurer délicatement son ventre pour descendre entre ses cuisses se perdre dans le duvet fin de son sexe. Parcourir ses hanches de ses doigts, presser ses fesses, goûter à la moiteur de ses lèvres et pénétrer doucement, lentement, délicatement dans les plis soyeux de sa chair pour ne faire plus qu'un avec elle. Ah! Que le corps d'une femme peut être doux lorsqu'on s'abandonne à ses plaisirs et que du bout de la langue on effleure avec passion le téton de son sein.
Mais je m'emballe et je te prie de m'en excuser. Nous autres portons sur le sexe un regard beaucoup plus charmant et esthétique que ne pourrait l'être un pauvre type obsédé par la performance.
Ce mythe de la performance ne dure qu'un instant là où il faudrait des siècles pour se convaincre qu'on a, véritablement, vécu l'expérience magnifique et merveilleuse d'atteindre l'extase. Petite mort.
Mais en vérité, je sens ce désir venir en moi de plus en plus grand de te connaître encore plus. Je pense à toi de plus en plus souvent et cela devient presque familier. Un peu comme si je savais ta présence unique et entière.
©JO2007
samedi après midi
L’amour doit être inventif et ingénieux.
– Alors l’amour c’est seulement ça.
– Oui.
– Toujours se trouver et se perdre à jamais.
– Oui.
– Toujours, jamais, pourquoi ça peut pas être plus simple?
– Parce qu’un jour, on finit de se perdre soi-même.
À trop dire aux femmes qu'elles sont uniques, on en oublie de leur dire qu'elles sont belles.
– Toi aussi tu partiras un jour.
Alors on les perd de vue. Ou on les croise sans cesse. C'est idem.
– J’ai envie de t'embrasser.
– Embrasse moi.
Elle pose sa main sur son visage. Sa main toute entière couvre la partie éclairée de son visage. Il sent son souffle chaud sur sa peau. Il sent son haleine acidulée comme un fruit trop mûr. Un murmure. Le flottement de ses lèvres au dessus des siennes. Justement, trop mûr, c'est alors peut-être le moment de goûter le fruit.
Quand il ouvre les yeux, elle n’est déjà plus là qu'il se croyait radieux.
Extérieur, la terrasse d'un café, quatre heures de l'après midi en plein automne. Le bruit sourd des conversations entrechoque celui plus cristallin des verres.
– On n’est pas fait pour vivre seul, alors vivre seul à côté de quelqu’un qui ne te voit pas, ça doit être pire que tout.
– C’est pour ça que je ne veux personne à côté pour me regarder vieillir.
Interruption de la discussion. Chercher un mot, sur le bord d'un fragment de sa mémoire. L'effacer d'un geste nonchalant et en prendre un autre. Ça vient pas. Un serveur anonyme dépose les consommations. Geste théâtral, encore, corriger l'idée imprécise devant le regard, ou simplement chasser un insecte insolent.
– Ça sera moins difficile de vivre seul que de vivre avec quelqu'un d'autre.
– Peut-être.
Un autre regard, prendre le contre-pied des évidences. Apprendre à tricher. Pour toutes choses. Ce fut bon professeur. Croire ses paroles: «je veux toujours t'aimer». Ou pas, ça n'a plus d'importance. «Je ne te quitterais jamais». Ouais!
Partir. Enfin. Ne pas se réfugier dans le passé, se souvenir, simplement. On se sert des sentiments des gens parce que ça les rendent faibles. Ça rend les choses moins définitives. Pas étonnant que la vie ne soit qu’une succession de conflits merdiques. Ne plus s'attacher ou prendre d'autres armes. Il préfère les femmes qui trichent sciemment parce que lorsqu’elles sont découvertes, alors elles deviennent plus honnêtes que les autres. Il se sent leur égal.
– Vas y, lances toi.
– Non, pas moi.
– Pourquoi pas?
– Parce qu’après, elle va me quitter et ça va me fendre le cœur.
On a tous un sacré pouvoir sur ceux qui nous aime. Elle n’est pas très grande, presque menue. Le style de nana qui surveille le poids d’une feuille de salade pour que son régime ne lui tourne pas la tête. Mais tout son petit corps est si bien fait que tout est à sa place. Tout est promis. Vraiment, elle a un beau cul, et le reste n’est pas mal non plus.
– Alors elle est pour moi.
Se concentrer sur la tâche, pas sur la peur de l'accomplir et prendre la vie en pleine gueule. Après. Après il aurait dû chercher refuge ailleurs. Son rêve a finit par en mourir. C'est qu'il ne l'avait pas assez vécu. Qu'est-ce qu'il en sait? Le monde actuel l'effraie-t-il à ce point? Il hait le désespoir et la rotondité de la terre que lance à qui veut l'entendre du haut de leur socle la statue des découvreurs de mondes lointains burinée par les embruns et le sel, Lisbonne remise sa nostalgie à d'autres sources imprécises, sur des visages fatigués, l'air brûlant du soleil de midi, en homme averti de la vacuité de chaque chose, après quatre tours du monde et deux naufrages dont le dernier sur la plage qui borde la maison et le préserve des marées d'équinoxe, son voilier effilé ensablé comme une carcasse vide, cette lame qui n'avait plus de fond et eut raison de son esprit, échoué sur le flanc, le mât brisé et les os rompus, filins et drisses en pelotes entremêlées n'ayant plus d'utilité que de résonner dans les assauts du vent et de servir de perchoir à des goélands tellement ivres de liberté que c'en devient presque une hérésie de les autoriser à s'envoler quand on reste les deux pieds englués dans la vase.
Partir c'est se donner l'espoir de se retrouver un jour. C'est prendre le risque de s'échouer. Faut-il vraiment un enjeu. T'as eu peur, t'es partie. Avoir fait un choix rare.
Les gens qui s’ennuient ont dans le cœur des images qui s’enfuient, des ascenseurs qui les emmènent sur la terrasse d’où ils contemplent le ciel parcouru de nuages lourds, l’espace entre les toits des immeubles lisses reflétant l'ivresse des bruits qui montent du grand vide en dessous d’eux. C’est tellement simple d’aller voir en bas.
– Quoi! vivre dans le malheur c'est relativement confortable?
– J'hésite encore entre les vitamines et la crème nivéa.
Pourquoi se torturer quand ce qui était hier ne reviendra pas demain? Regarder le passé parce qu'alors le futur avait encore de l'avenir. La honte, c'est ne pas avoir confiance en soi. Son orgueil est-il trop lourd qu'il lui fasse baisser le front ? Apprendre à détester quelqu'un qu'on a aimé.
– Moi, je ne sais pas faire.
L'amour propre, ce n'est pas de l'amour.
C'est quoi ce plan de merde. Une petite vie étriquée. Un mari étriqué. Une maison trop vaste, pas étonnant qu'elle s'y sente minuscule, toute petite, fragile, cassable. Toujours enfant. Superflu, surabondance, superposition sans goût et sans valeur. Sans objet. Rancune. En avoir plus que le voisin. Toujours plus. C'est quoi son art de vivre.
– En mettre plein la vue au autres.
Le plaisir est toujours décevant, le désir, jamais. Voir surgir quelque chose d'inconnu. On attend tous l'arrivée de quelqu'un. Inévitablement, leur rencontre irait au delà de simples retrouvailles: «comment vas-tu après toutes ces années où je t'ai cherchée dans la lumière fragile de ma mémoire?» Dans la vie, il y a ce qu'on vous demande et il y a ce qu'on vous donne. Le tout, c'est de faire le bon choix et de savoir à qui faire confiance. À soi.
– Je préfère donner à ceux qui n'ont rien demandé parce que comme eux je n'ai d'autres désirs que d'être moi-même. Ne devoir rien à personne. Etre; seulement.
Choisir c'est renoncer. À quoi? Une autre possibilité. Un peu de soi-même. Quelque chose de soi et de différent à la fois. Prendre son temps. Entrer dans un cercle. On est tous les enfants d'un cercle quelconque. C'est le changement qui donne un sens à notre vie. S'extraire du cercle. Favoriser les allées et venues. S'en défaire.
– J'ai, pour les gens qui ont un besoin atavique d'un ordre divin, presque d'une justification mystique, d'une empreinte spirituelle pour être autorisés à aimer, une indifférence complète.
Aimer sans retenue. Ne pas chercher à se fier à d'improbables certitudes. Voir venir et laisser venir. Et prendre, prendre même si on sait qu'en fin de compte ça fera mal.
– J'ai eu mal une fois.
Être libre. Libre d'aimer, de partir ou de rester. Aimer mieux la liberté que le confort. Et tourner les talons pour éviter la rencontre. La désirer seulement.
Au moment de partir, envoyer quelques lettres. Anne, Chloée, Justine, Lila et les autres. Ne rien dire vraiment.
– Je n’ai que ma mélancolie à leur opposer.
Ne pas leur donner l'occasion d'avoir à faire un choix. Juste exprimer l'idée, vague, sur la lenteur des courants marins et alors que le vent est debout. Rester debout. N'attendre aucune réponse. Si tu viens, je serais là. N'atteindre que l'horizon et la fragilité de l'être. S'en référer au silence, ... ou au clapotis des vagues contre l'étrave. Regarder loin.
extrait ©JO-2007
Partir
Le hall de l'hôtel disparaissait dans la lueur feutrée des veilleuses et le bruit mat des pas sur la moquette épaisse. Il restait le type derrière son comptoir en train de feuilleter un magazine en prenant un air inspiré tout en jetant un coup d'œil de temps à autre sur son moniteur de surveillance dans l'attente de l'autobus qui déposerait les passagers du dernier vol arrivé quelques minutes plus tôt, transit obligatoire pour quelques heures de repos dans des chambres minuscules où on peut juste se retourner contre le mur, allongé sur un lit trop dur entre des draps rêches et humides, hôtel de seconde zone, en espérant que le bruit assourdissant des réacteurs des avions au décollage cessera enfin ou se fera plus léger, plus aérien pour accorder les quelques minutes de repos nécessaire. Un couple rassemblait ses bagages. Je n'avais pas beaucoup dormi moi non plus et j'attendais mon taxi en déchiffrant les recommandations inscrites en lettres minuscules au dos de mon billet d'avion. Je serrais contre moi les pans de ma veste pour combattre les frissons de la fatigue ou simplement n'était-ce que le froid du hall dont les portes étaient restées ouvertes. Personne n'avait eu l'idée de les refermer après le départ d'un groupe de touristes russes braillards emmitouflés dans des manteaux de fourrure. Dehors, la pluie battait le carreau par rafales.
Quelques taxis restaient stationnés devant l'entrée, attendant d'improbables passagers dont je faisais partie. À cette heure tardive, la navette de l'aéroport tournait au ralenti. Les chauffeurs discutaient dans un des salons du hall en buvant du café. J'avais encore un peu de temps avant de me décider à en choisir un.
J'ai remis mon billet dans son enveloppe et l'enveloppe dans la poche intérieure de ma veste. Le temps paraissait presque suspendu à une décision incertaine, un peu comme lorsqu'on se dit que l'hésitation qu'on met à faire les chose tient au fait qu'on ne souhaite pas regarder en arrière au moment de partir et que malgré tout, on ne peut pas s'empêcher de glisser un oeil par dessus l'épaule droite pour jeter un regard aussi furtif que forcé sur ce qu'on abandonne. Histoire de voir si le passé qu'on laisse derrière soi reste bien à l'endroit où on l'a déposé, avancer déjà un pied pour se convaincre qu'il ne faut pas trop s'attarder, une sorte de mouvement quasi automatique, d'une démarche moins bien assurée qu'on l'aurait voulu par le simple fait que la décision de partir heurte tout ce qu'on avait trouvé de confortable avant, et oublier ce qu'on a déjà vécu. Quoi ? Du simple fait d’affirmer que si on n’a pas de passé, on n’a pas d’avenir. Si le passé ne tenait simplement qu'au nom que l’on porte...
Le chauffeur de taxi marocain qui me conduisait vers l'aéroport manipulait un tasbih tout en changeant constamment de file pour avancer plus vite parmi la cohorte de véhicules qui gagnait la porte des départs. L'avantage d'une boite de vitesse automatique.
Assis sur la banquette arrière, je regardais défiler le paysage au compte gouttes derrière la vitre que la pluie frappait en redoublant d'ardeur et les façades des entrepôts, des immeubles de bureaux ou des hôtels défilaient puis disparaissaient sans que je parvienne à me souvenir des noms qu'ils portaient.
Le grand hall de l'aéroport se vidait avec le dernier embarquement et j'en étais à mon cinquième café refroidi servi dans un gobelet en plastic, à regarder décoller en plein vent les avions depuis la terrasse qui restait le dernier lieu où l'on pouvait griller une cigarette sans craindre de se faire allumer par un vigile. Les retards sont rarement annoncés à l'avance. Les agents de piste s'affairaient sur le tarmac en se protégeant des bourrasques du mieux qu'ils pouvaient le faire. Je me suis demandé ce que ça pouvait bien leur évoquer de regarder toute la journée la noria des avions sans jamais avoir l'occasion d'en prendre un seul et puis j'ai oublié. À ma montre, c'était l'heure de se rapprocher du comptoir d'embarquement.
Je me suis dirigé vers une hôtesse, délaissant les nouvelles machines automatiques vers lesquelles tout le monde se pressait et qui vous délivrait une carte d'embarquement sans vous adresser un seul sourire. J'avais envie de dire au revoir à quelqu'un. Pourquoi pas elle? Elle avait des yeux verts. Verts, bleus, c'était toujours des yeux clairs vers lesquels je me dirigeais avec la certitude qu'à cela il y avait forcément quelque chose de merveilleux, une sorte de prédestination, une vocation, pourquoi pas?
– Bon voyage monsieur.
Pour elle, je n'étais qu'un voyageur parmi tant d'autres. Mais au moins, j'avais l'impression d'être quelqu'un.
Je lui ai rendu son sourire, comme une invitation à se revoir à la prochaine escale, sachant très bien que, même si je repassais par là, il y avait de probables raisons pour qu'elle fût ailleurs. Mais je savais aussi que je ne repasserais pas ce comptoir.
– Merci, j'ai répondu.
Et comme je l'avais imaginé en me dirigeant vers elle, j'ai dit: « au revoir », comme si j'étais certain de la retrouver un jour, au moins lui laisser croire en cette hypothèse. Pourquoi pas?
C'est fou ce que les gens ont besoin de lire en prenant l'avion. Au passage ils raflent un exemplaire de chacun des magazines offert par la compagnie. À croire que c'est le meilleur moyen qu'ils trouvent pour profiter du vol, enfin c'est ce que je voulais penser.
On a eu droit aux recommandations de sécurité d'usage et à la vérification des toboggans et des vis à vis, un virage sur l'aile gauche, montée par paliers, un autre virage pour se caler sur la prochaine balise et un repas servi dans des barquettes en plastic qui conserve longtemps le goût de la cellophane dès qu'on est à la vitesse de croisière. Et puis la lumière baisse et la plupart des passagers cherchent les spots d'appoint, trafiquent presque obligatoirement tous les boutons avant de trouver le bon qu'ils éteignent après quelques secondes parce qu'en fait peu d'entre-eux n'en ont l'utilité. On se rassure comme on peut, besoin de maîtriser l'espace immédiat.
J'avais vu le film déjà trois fois dans des cinémas de quartier sans compter les nombreuse rediffusions à la télé et je me rendais compte ce soir là que je n'avais encore jamais vu le générique d'entrée. Je tendais désespérément la tête vers l'écran pour suivre les premières images au dessus de l'appui-tête du siège de devant et plus proche en vérité du spectacle à travers le hublot. Mon voisin dormait à côté de moi.
Il faut s'habituer au ronflement de la climatisation et à celui plus feutré des réacteurs. Il faut s'habituer aux soubresauts de l'appareil, l'impression que les ailes possèdent un mouvement autonome quand l'avion traverse un courant d'air plus chaud ou plus froid, comme un oiseau, presque. Il faut s'habituer au déplacement des passagers dans les allées, aux paroles un peu plus prononcées des conversations avant qu'elles ne retombent dans la mêlasse d'un bourdonnement informe qui noie la cabine. Entendre un mot, une phrase particulière, l'extraire du bruit et tâcher de la suivre jusqu'à la fin. Finalement fermer les yeux et s'endormir. Vol de nuit long courrier avec escale.
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